À l'occasion des 30 ans de Notaires 35, le notaire rennais explique pourquoi l'arrivée de l'intelligence artificielle rend le conseil humain du notaire plus précieux, et non l'inverse.
Aujourd'hui, la différence majeure, c'est qu'on vit dans un monde devenu intensément numérique. On a accès à toutes les informations possibles, et il faut les trier. Or l'IA et les nouveaux outils ne permettent pas nécessairement de trier de façon professionnelle. Il est nécessaire que le notaire apporte son expertise pour faire ce tri, et éviter que des chiffres produits par Internet ou l'intelligence artificielle, qui nécessitent des pondérations à la hausse ou à la baisse selon les particularités d'un bien, n'induisent en erreur. La connaissance du terrain du notaire, mêlée à sa connaissance des outils numériques, permet de mieux cibler ce qu'on veut ou ce qu'on peut, et surtout d'éviter des erreurs, alors qu'aujourd'hui tout le monde croit tout savoir parce qu'Internet donne accès à la connaissance.
« Aujourd'hui, tout le monde croit tout savoir grâce à Internet. Ce n'est pas l'accès à la connaissance qui compte, c'est l'accès à l'expertise. »François-Éric Paulet
La négociation elle-même est devenue beaucoup plus technique qu'en 1996 : lecture des assemblées générales, des règlements de copropriété, compréhension des plans pluriannuels de travaux. À l'époque, un compromis de vente tenait sur quatre pages. Aujourd'hui, il en compte plutôt 400. En 1996, avant la loi Carrez de décembre de cette même année, un seul diagnostic était joint à l'acte. Puis les diagnostics immobiliers se sont multipliés : amiante, plomb, électricité, gaz, DPE. La loi SRU du 13 décembre 2000 a fait exploser le contenu des promesses de vente, avec un écueil : trop d'informations tuent l'information. Avant, les notaires faisaient le tri. À partir de 2000, le travail est devenu surtout un inventaire de tout ce qu'il fallait collecter et annexer. Et quand il y a trop de choses à lire, on ne lit pas tout.
Garder vraiment ce contact avec le terrain, et donc avec les notaires qui y sont, parce que la connaissance d'un secteur géographique et de ses spécificités ne se trouve pas forcément dans une information numérique. Il faut conserver ce souci d'information générale et accessible : la richesse de Notaires 35, c'est de savoir produire un texte et un contenu accessible et intéressant. J'avais une ancienne négociatrice qui, dès qu'elle venait à l'étude, nous piquait ce journal, parce qu'elle trouvait que c'était toujours intéressant. Même les professionnels y trouvent un intérêt, ce qui prouve que la vulgarisation de qualité reste précieuse.
La présentation moderne compte aussi, parce que c'est qualitatif, ce qui est produit. Il y a naturellement la concurrence du numérique, et le sentiment que ce qui y est publié, notamment pour les annonces immobilières, tombe vite en désuétude. C'était vrai quand les biens se vendaient en trois jours. Maintenant que la vente prend trois ou quatre mois, ce sentiment de péremption a sans doute moins de raison d'être.
Je pense qu'elle doit continuer à se professionnaliser. Le particulier a longtemps été un peu opposé aux professionnels de la négociation que sont les agences et les notaires. Depuis, un nouveau phénomène s'est introduit dans le marché : celui des mandataires, habilités à travailler sous l'égide d'une carte d'agence professionnelle, et qui, sans coûts de structure importants, prennent des parts de marché significatives, tant pour les professionnels que pour les particuliers. C'est un peu comme les plateformes de VTC ont pu bouleverser les taxis en leur temps, pour des personnes qui exercent souvent cette activité en complément d'une autre. C'est une évolution qui redistribue nécessairement les cartes du marché et qui appelle, plus que jamais, à se professionnaliser.
C'est encore un métier où les qualités humaines du négociateur, quelle que soit sa façon de travailler, notariale, en agence immobilière ou en tant que mandataire, contribuent finalement à donner envie de vendre. On n'est pas encore prêt à remplacer cela par de l'IA. Le négociateur écoute, conseille, entend aussi les petits signaux qu'un candidat acquéreur ou un vendeur lui glisse, ce qui lui permet de mieux cerner ce que chacun attend de sa prestation.
C'est pour cette raison que j'ai lancé Club 35 : les négociateurs sont souvent isolés dans les études. Il existe des formations pour les clercs ou les comptables, mais le négociateur reste toujours un peu à part, alors qu'il représente souvent une part significative de l'activité de l'étude. Même sans transaction conclue, un bon négociateur peut permettre de garder le contact au profit de l'étude. Je trouvais important de les reconnaître dans leur métier, de leur donner des outils, de les aider à se développer, parce qu'ils sont des représentants de l'étude au même titre que les notaires, dans le respect de notre déontologie. Je pense qu'ils ont encore un bel avenir dans la profession, à condition de l'exercer avec le sérieux qui va avec la fonction.
Le sujet de l'intelligence artificielle se retrouve aussi dans ce point sur le référencement des notaires par les IA, qui éclaire la manière dont elle redistribue déjà la visibilité des études en ligne.
Propos recueillis en juin 2026.

